Le 82e anniversaire de l’arrestation de Marc Bloch a été marqué par une cérémonie au monument de Roussille à Saint-Didier-de-Formans, à laquelle l’association des Rescapés de Montluc était représentée par son président Bruno Permezel.
Madame Françoise Duvillard, présidente de l’Association Saint-Didier Nature et Patrimoine, a évoqué les circonstances de l’exécution de Marc Bloch et de 29 autres internés de la prison de Montluc appelés « sans bagages », le 16 juin 1944, vers 20 heures.
DISCOURS DE MADAME FRANÇOISE DUVILLARD., PRÉSIDENTE DE L'ASSOCIATION SAINT - DIDIER NATURE ET PATRIMOINE
DISCOURS DE MADAME FRANÇOISE DUVILLARD., PRÉSIDENTE DE L'ASSOCIATION SAINT - DIDIER NATURE ET PATRIMOINE
Soirée du 16 juin 1944, il tombe une pluie fine : vers 20h, 30 détenus de la prison de Monluc, dont Marc Bloch, sont tirés de leur cellule, 30 appelés « sans bagages » qui ne réintègreront jamais leur prison. Ces malheureux, âgés de 19 à 57 ans sont représentatifs de la population des prisonniers de Montluc : il y a des raflés, comme les frères Roche, Jean-Marie et Mathieu, arrêtés arbitrairement lors de l’interpellation de Joseph Chwalski, agent d’un réseau polonais, des résistants qui avaient des responsabilités plus ou moins importantes dans différents réseaux, comme Marc Bloch, Charles Perrin, Lucien Bonnet ou Jean-Baptiste Crespo.
Les Allemands les font monter dans une camionnette, où ils sont entassés, enchaînés deux par deux et surveillés par quatre allemands dont les mitraillettes sont braquées sur eux. La camionnette est précédée et suivie par deux tractions avant où ont pris place les tueurs. Après un arrêt dans la cour du bâtiment de la Gestapo à Bellecour, ils reprennent la route pour s’arrêter là où nous sommes aujourd’hui, sur cette route qui, à l’époque était bordées de haies assez hautes et de barbelés.
Pourquoi cet endroit précisément ? Une des hypothèses est celle d’une embuscade tendue quelques jours auparavant par la résistance qui aurait barré la route avec des arbres abattus.
Dès leur arrivée, on les fait descendre les uns après les autres, par groupes de 2 ou 3, on leur enlève leurs menottes, on les pousse dans le pré, derrière vous, où les attendent leurs bourreaux. Dès leur entrée dans le pré, ils sont mitraillés et ainsi de suite jusqu’au dernier. Imaginons l’horreur de la scène : tandis que les uns tombent sous les balles allemandes, leurs compagnons qui entendent la pétarade des mitraillettes, attendent leur tour dans l’angoisse.
Après le coup de grâce, les allemands reprennent la route et laissent les cadavres étendus dans le pré.
L’un d’entre eux, Francis Davso a essayé de leur échapper en courant en direction du fond du pré. En vain, il court sur 100m environ mais est arrêté pat les barbelés contre lesquels il est cloué par les rafales de mitraillettes qui s’abattent sur lui.
Deux autres, Charles Perrin et Jean-Baptiste Crespo échappent miraculeusement au massacre. Après le départ des allemands, ils arrivent à se redresser malgré leurs blessures. Charles Perrin court vers le fond du pré en direction de la rivière, qu’il traverse et rejoint une première ferme, (la ferme Gautier) où la fermière lui donne un verre de marc et lui dit d’aller à Trévoux chercher du secours. Mais il ne peut pas et est recueilli par une autre famille les Movet, des réfugiés : Madame Movet se précipite au village jusque chez l’instituteur Monsieur Pouvaret, pour chercher de quoi le soigner. Il passe la nuit dans une grange sur un lit de paille avant d’être pris en charge par la résistance à Trévoux qui l’évacue le surlendemain du drame.
Jean-Baptiste Crespo, lui, a fait un fait un plus long chemin : il est monté jusqu’au Vieux Bourg et a dû frapper à 7 portes pour qu’on lui porte enfin secours : la septième fut la bonne. Il fut recueilli, mourant, par la famille Vignat, qui le lendemain fit venir un médecin qui lui donna les premiers soins, avant de le transporter elle-même dans sa charrette, le 18 juin, chez une famille de résistants, les Pozet, qui prirent soin de lui.
Charles Perrin est mort en 1975 à Villeurbanne et Jean-Baptiste Crespo en 1948 à Marseille.
Revenons à la nuit du massacre : les malheureux resteront la nuit dans le pré et le matin du 17 juin, le Maire Monsieur Antoine Colas, secondé par Monsieur Marcel Pouvaret, instituteur et secrétaire de Mairie (ultérieurement Président du Comité local de Libération) se rendent sur les lieux, accompagnés par les gendarmes qui procèdent au premier constat.
Puis les corps sont transportés par quelques habitants dans l’entrepôt du moulin Reuther, où ils sont lavés, habillés proprement. Puis la police judiciaire de Lyon procède au relevé des signalements pour identification. Ils sont déclarés inconnus car leurs papiers d’identité leur avaient été enlevés
Monsieur Pouvaret prend des photos pour aider les familles à les identifier. Puis les corps sont mis en bière.
Monsieur Pouvaret recueille aussi dans des boîtes distinctes les objets personnels des victimes pour faciliter leur identification par les familles.
Marc Bloch sera ainsi reconnu par ses lunettes et un morceau de tissu.
Le 18 juin à 15h le village de Saint-Didier donne une première sépulture aux fusillés. La foule est nombreuse pour accompagner les charrettes qui transportent les corps, précédées par le garde champêtre, le maire et l’instituteur.
A la demande du maire, les jeunes du village aidés par des adultes avaient creusé une grande fosse dans le cimetière de Saint-Didier : on y dépose les 28 dépouilles, séparément, en 28 sépultures. L’Abbé Arnaud, curé de Sainte Euphémie et desservant de Saint-Didier, récite les prières liturgiques.
Grâce aux témoignages de Charles Perrin et Jean-Baptiste Crespo, et aux photos de Monsieur Pouvaret, certaines victimes ont pu être identifiées très vite, d’autres plus tardivement. Les familles ont ainsi pu récupérer leurs dépouilles.
Antoni Pucilowski a été officiellement identifié seulement le 15 novembre 2015 et Valentin Walus, le 30 octobre 2018. Leurs noms figurent désormais sur la stèle à gauche du monument au-dessus des noms de Charles Perrin et Jean-Baptiste Crespo.
Le 18 septembre 1975, ont été exhumées les six dernières dépouilles : celles des inconnus n°20 et 24, d’Antoni Pucilowski et Valentin Walus qui n’étaient pas encore identifiés, celle de Louis Adam et de Marc Bloch. Ce dernier a été inhumé au Bourg d’Hem, dans la Creuse et les 5 autres à la nécropole nationale de la Doua.
Notre village a été très fortement marqué par ce drame qui fait partie de son histoire. Tous les 16 juin Saint-Didier commémore les martyrs de Roussille.
Les premières cérémonies ont eu lieu dès le mois de septembre 1944 : le 4 septembre, au lendemain de la libération de Trévoux, le conseil municipal de Trévoux est venu déposer une gerbe devant les tombes. Une semaine plus tard, la commune de Saint Didier et ses habitants déposaient à leur tour des gerbes devant les tombes des fusillés.
Le 11 novembre 1944 s’est déroulée une cérémonie plus officielle, avec de nombreuses personnalités dont Charles Perrin qui avait pu se déplacer. Là encore les habitants de Saint-Didier étaient venus en nombre. Une plaque posée sur un trépied avait été déposée dans le pré de Roussille, ici-même portant l’inscription : « Ici sont tombés, le 16 juin 1944, 28 patriotes assassinés par l’ennemi ».
Le 16 juin 1945, pour le premier anniversaire du massacre, un premier cénotaphe est dressé dans le pré de Roussille. La cérémonie est présidée par le Maire de Lyon Edouard Herriot. Près de 7 000 personnes participent à cette première commémoration. Tout le village de Saint-Didier est à nouveau réuni pour célébrer les fusillés. Monsieur Pouvaret fait un long discours dans lequel il rend hommage à chacun des 28 martyrs.
Enfin le 16 juin 1946, le monument que vous avez sous les yeux est inauguré, en présence d’Yves Farges, Commissaire du gouvernement. Dès le 21 janvier 1945, le maire Antoine Colas avait lancé une souscription pour l’édification de ce monument, qui comporte une sculpture en bas-relief d’André Tajana.
Dès lors, chaque 16 juin le village de Saint-Didier commémore les fusillés de Roussille avec des temps forts, 1994, 2004, 2014, 2024.
Pour terminer, cette évocation je voudrais associer à l’hommage que vous rendez aujourd’hui à ces hommes, qui ont donné leurs vies pour que nous puissions vivre libres, et en particulier à Marc Bloch, le nom de celle qui a toujours été à ses côtés, Simonne Vidal Bloch, qui lui donna 6 enfants et le soutint dans son action de résistant. En 1941, la famille s’installa à Montpellier, mais lors de l’invasion de la zone libre par les allemands fin 1942, Marc Bloch rejoignit la Résistance à Lyon. Sans nouvelles de lui après son arrestation le 8 mars 1944, Simonne se rendit à Lyon avec sa fille Alice. Atteinte d’un cancer, elle fut hospitalisée- sous une fausse identité - et mourut le 2 juillet 1944, à la suite d’une intervention chirurgicale, sans savoir que son époux avait été fusillé 15 jours plus tôt. Elle fut enterrée dans une fosse commune. Seule une plaque à son nom est apposée sur le caveau familial au bourg d’Hem.
Tous les deux entreront au Panthéon le 23 juin prochain.
L’association des Rescapés de Montluc apprend avec tristesse le décès de Jean LEVY, Délégué régional de l’association des Fils et Filles des déportés juifs de France Président honoraire du CRIF Rhône-Alpes.
Elle présente à sa veuve et à sa famille ses vives condoléances.
Télécharger l'éloge funèbre par le président Bruno Permezel
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ÉLOGE FUNÈBRE PAR LE PRÉSIDENT BRUNO PERMEZEL
JEAN LÉVY
(Bâle, 1933 – Lyon, 2026)
Atypique délégué Auvergne/Rhône-Alpes de l’Association Les Fils et Filles de déportés juifs de France – inoubliable figure de proue de la communauté lyonnaise des anciens combattants et victimes de guerre –, jusqu’à son dernier souffle Jean Lévy n’a cessé d’être un infatigable passeur de la mémoire de l’impensable tragédie de la Shoah.

Georges Tassani (président ARM), Jean Lévy, Bruno Permezel (secrétaire général ARM)
(Auschwitz, janvier 2008)
« Enfant caché » en 1944, il incarnait la passion mémorielle, parfois sottement opposée à la Science historique.
Économe ni de son temps ni de ses finances, il était toujours par monts et par vaux. Ses prises de parole ciselées, résolument argumentées, avec fougue martelées, semblaient ne jamais pouvoir s’interrompre. En ce temps délétère de nouvel affichage décomplexé d’antisémitisme ou d’antisionisme – son expression maquillée –, plus que jamais il est essentiel de rappeler que, avant tout, Jean se revendiquait profondément républicain.
Au cours de nos trente-cinq années de compagnonnage associatif, en parfaite liberté de parole, nous avons souvent partagé nombre de combats, confronté nos différents points de vue. Non sans avoir de sa part reçu quelques volées de bois vert, qu’il oubliait du jour au lendemain.

Son parcours de vie fort rempli, passionné, ci-dessous développé, a été cruellement marqué par le décès subit de son fils unique, terrible épreuve courageusement affrontée avec son épouse.
Né le 14 avril 1933 à Bâle (Suisse), de nationalité française, Jean Lévy passe sa prime enfance à Saint-Louis, ville du Haut-Rhin limitrophe. Son père exploite un commerce de produits du sol, gère une coopérative de stockage de blé.
En août 1939, avec les siens il doit quitter Saint-Louis, tout abandonner sur place. Comme pour d’autres localités alsaciennes, les autorités françaises ont décidé d’évacuer les populations face aux menaces de combats sur le Rhin et le long de la proche Ligne Maginot.
Avec sa famille, Jean se replie le 31 août à Baume-les-Dames, ville située à trente kilomètres au nord-est de Besançon. Sur place, son père, mobilisé par le préfet du Doubs, organise la collecte des céréales pour leur entreposage en des sites sécurisés.
Après la défaite, au terme de deux mois d’errance (16 juin-30 août 1940), avec sa famille il s’établit à Saint-Amour, petite ville du Jura, en limite des départements de l’Ain et de Saône-et-Loire. Assurée de la bienveillance de la municipalité et de la population comme les autres familles juives, les Lévy peuvent vivre dans une relative sécurité après l’invasion de la zone non occupée le 11 novembre 1942.
Mais face à l’accentuation des rafles réalisées dans le Jura, ses parents doivent décider début 1944 de le faire exfiltrer en Suisse, ainsi que son frère cadet. Grâce à l’Œuvre (juive) de secours aux enfants (OSE), de fin mars 1944 à avril 1945 tous deux séjournent dans un home d’enfants situé à Tavannes (canton de Berne).
De retour à Saint-Amour, Jean reprend ses études, effectue ses classes secondaires au lycée de Lons-le-Saunier, puis ses études supérieures à la Faculté de droit de Lyon.
Pendant quarante ans, il est cadre supérieur de la société de chaussures Palladium.
Après avoir rencontré Beate et Serge Klarsfeld, il rejoint les rangs de l’Association Les Fils et Filles de déportés juifs de France. Pendant une quarantaine d’années, inlassablement il va militer pour la sauvegarde et la promotion de la mémoire de la Shoah comme emblématique délégué Auvergne-Rhône-Alpes de l’Association. Depuis un appartement loué à proximité du palais de justice de Lyon, en mai-juin 1987 il assure les relations publiques de l’Association pendant les audiences du procès Barbie.
Membre du conseil d’administration du Mémorial des Enfants d’Izieu pendant treize années, président Rhône-Alpes du conseil représentatif des institutions juives de France (6 février 1990-8 janvier 1996), depuis la création du Mémorial national de la prison de Montluc il siège à son conseil d’orientation, le faisant bénéficier de ses précieuses connaissances, observations. Au fil des années, Jean effectue de multiples recherches, contribue à la publication de plaquettes, à celle du Mémorial de la déportation des Juifs de France (de Serge Klarskeld), témoigne sans relâche, notamment dans les collèges et lycées, organise et anime, avec le Département du Rhône et l’Académie de Lyon, un voyage annuel d’élèves de troisième au camp d’Auschwitz, donne son aide pour l’inscription des noms et prénoms des victimes Rhône-Alpes de la Shoah au cimetière israélite de Lyon – La Mouche, siège au comité pour l’érection des « Rails de la Mémoire », monument implanté place Carnot à Lyon…
Bruno PERMEZEL
En présence de plusieurs membres de l’association des Rescapés de Montluc, la Passerelle de Collège reliant au-dessus de Rhône, les 2e et 6e arrondissements de Lyon, a reçu l’appellation officielle de « Passerelle du Collège-Famille Péju »
Initiée par la Fondation de la Résistance, cette appellation est destinée à rendre hommage à Elie Péju et à sa famille qui, dès 1940, se sont engagés dans la lutte contre l’occupant, organisant des actions clandestines, publiant le journal « Le Franc-Tireur » et fédérant des réseaux de soutien.
Signalement de la sortie d’un ouvrage important initié par Laurent Gomès et préfacé par Bruno Permezel, président des Rescapés de Montluc : « Rendez-vous de la Place Bellecour » Lyon 1943-1944
Ils s'appelaient Ben, Marthe, Bayard, John, Zette, Adri, Hubert, Jo, Sim... Ils avaient vingt ans et pour la délivrance de la France du joug nazi., ils se sont engagés dans "l'Equipe" créée à Lyon par le Commandant Descour (chef de l'ORA pour la région lyonnaise) fin 1942 et qui sera active jusqu'à la Libération de Lyon début septembre 1944. Leur destin et les circonstances des évènements qu’ils ont vécus donnent lieu à des entretiens avec les survivants, témoignant de leur lutte, leurs motivations et leur espoir d'une libération certaine.
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A l’occasion du congrès national de l’Amicale de Neuengamme et de ses Kommandos organisé à Lyon par son actif président régional, Jean Curial, une cérémonie s’est déroulée, le samedi 31 janvier 2026, au sein de la préfecture du Rhône, en hommage au préfet Édouard Bonnefoy, interné à la prison de Montluc et décédé au cours de son évacuation de ce camp de concentration où il avait été déporté.
A l’issue d’un dépôt de gerbe en présence de sa petite fille, au pied de la plaque commémorative apposée dans une cour du bâtiment, Mme Fabienne Buccio, préfète de la région Auvergne Rhône-Alpes, préfète du Rhône, a retracé la vie et le destin de cet éminent serviteur de l’Etat entrée en Résistance.
L’association des Rescapés de Montluc était représentée par son président Bruno Permezel et plusieurs de ses membres.
Télécharger l'allocuation de Mme la Préfète Fabienne Buccio
ou la lire ci-dessous
ALLOCUTION DE MME LA PRÉFÈTE FABIENNE BUCCIO
Monsieur le Président de l’Amicale de Neuengamme et de ses Kommandos, Mesdames et Messieurs les Parlementaires, Monsieur le Gouverneur militaire, Mesdames et Messieurs les Préfets, chers collègues, Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs les Directeurs des services de l’État, Monsieur le Directeur de l’ONAC, Madame la Directrice du Mémorial national de la Prison Montluc, Mesdames et Messieurs les membres des associations mémorielles et patriotiques, Mesdames et Messieurs les représentants des Ordres nationaux et républicains, Mesdames et Messieurs, Je salue en particulier la famille du Préfet Édouard Bonnefoy,
Il est des fidélités qui déshonorent et des désobéissances qui sauvent.
Toute la trajectoire d’Édouard Bonnefoy se tient dans cette ligne de crête – étroite, inconfortable, dangereuse – entre l’obéissance due à la fonction et la fidélité due à la France, à ses principes.
Cette ligne de crête, il ne l’a pas cherchée. Elle s’est imposée à lui, comme elle s’est imposée à toute une génération de serviteurs de l’État après la défaite du printemps 1940 et la signature de la convention d’Armistice.
C’est cette tension qui éclate, le 14 mai 1944. Édouard Bonnefoy, préfet régional de Lyon, préfet du Rhône, est convoqué au siège de la Gestapo, avenue Berthelot.
Il est arrêté, longuement interrogé, avant d’être interné à la prison de Montluc. Il est arrêté, non pas pour un geste spectaculaire, mais pour quelque chose de plus discret : des décisions retardées, des informations transmises, des protections accordées, une loyauté déplacée – non vers un régime, mais vers des vies.
Pour comprendre ce qui conduit un haut fonctionnaire à être arrêté par l’occupant nazi, il faut remonter un fil : celui d’une carrière patiemment construite ; celui d’un engagement pour les autres ; celui d’une conscience mise à l’épreuve.
Édouard Bonnefoy naît en 1899, dans un milieu modeste. Il entre très jeune dans l’administration, en 1917, comme rédacteur à la préfecture de Saône-et-Loire.
Sa carrière, sous la IIIe République, se construit dans la durée et par compagnonnage. En 1932, nommé directeur de cabinet du Préfet du Rhône, Achille Villey-Desmeserets, qu’il accompagne tout au long des années 1930 : lorsque celui-ci est nommé préfet de la Seine, en 1934, il devient son directeur de cabinet. C’est une fidélité importante pour lui, une véritable école de l’État.
D’affectation en affectation, Édouard Bonnefoy acquiert une connaissance fine des rouages administratifs. A Paris, il s’avère un haut fonctionnaire expérimenté et de talent, formé au contact du terrain.
Après la défaite de 1940 et le vote, le 10 juillet, des pleins pouvoirs constituants à Philippe Pétain, Achille Villey-Desmeserets est mis à la retraite par le nouveau régime, mais Édouard Bonnefoy est confirmé à son poste.
Il se trouve alors au cœur d’une situation administrative sans précédent. On dit que Paris est devenue « une énorme préfecture de province », coupée des ministères, livrée à elle-même face à l’occupant.
Diriger le cabinet du préfet de la Seine, dans ces conditions, revient à devoir administrer une ville immense dans un régime d’exception permanent.
Pour les autorités allemandes, la ligne est claire : les hauts fonctionnaires français ne sont plus des représentants de l’État, mais des exécutants. La convention d’Armistice sert de socle à une exigence simple et brutale : les décisions prises par les autorités d’occupation doivent être exécutées. Dans les services, des « officiers de liaison » – en réalité des officiers de décision – s’installent, convoquent, exigent, menacent.
La violence de l’Occupation ne se manifeste pas seulement par les armes. Elle s’exerce aussi dans les bureaux : réquisitions, humiliations, injonctions à obéir… Dans cet étau, Édouard Bonnefoy n’a que peu de marges : négocier des délais, opposer des arguments, gagner du temps, protéger ce qui peut l’être. Parfois, il échoue ; parfois, il obtient un répit.
C’est là, dans cette confrontation quotidienne avec l’arbitraire, qu’une conscience commence à naître : sans proclamation, mais avec une certitude croissante qu’il existe des limites qu’aucune obéissance ne peut franchir.
Le moindre geste est interprété : lorsqu’il s’oppose à un projet d’exposition de propagande contre la franc-maçonnerie au Petit Palais, il est immédiatement suspect.
Sans doute comprend-il alors que la neutralité, dans une telle situation, n’existe plus. Mais il fait toutefois le choix de rester. Non par adhésion, mais pour tenter d’opposer à l’occupant, selon ses mots, « une armature sociale et morale digne du pays ».
Cette expérience parisienne est fondatrice : elle révèle jusqu’où l’État peut être contraint – et jusqu’où un haut fonctionnaire peut essayer de contenir, de freiner, de protéger.
Elle lui révèle jusqu’où peut aller la défiguration de l’État – et jusqu’où, aussi, un haut fonctionnaire peut tenter de contenir la violence d’un ordre qu’il juge injuste. Il se fixe une ligne intérieure, une limite qu’il ne cessera plus de défendre.
En novembre 1941, il est nommé préfet de la Mayenne, poste que j’ai aussi eu l’honneur d’occuper. Le 19 février 1942, devenant préfet, Édouard Bonnefoy prête serment de fidélité au chef de l’État français. Beaucoup de préfets l’ont accepté comme une formalité. Chez lui, cela agit comme une épreuve. Cette obligation cristallise une tension durable entre l’obéissance due à la fonction et la fidélité à des principes plus anciens que le régime qu’il doit alors servir.
Mais, toujours, il fait le choix de rester. Dans ces années noires, cela revient à accepter d’entrer dans une zone de danger moral. Car l’appareil administratif devient très vite le lieu où l’on recense, où l’on exclut, où l’on exécute – et où, par une simple signature, on peut faire basculer une vie.
C’est là que commence, chez lui, une résistance qui ne ressemble pas à l’image héroïque que l’on s’en fait. Pas une résistance de proclamations. Pas une résistance de rupture. Une résistance de seuils : il pose des limites, utilise les armes administratives, aide des Résistants ou des Juifs, accorde sa protection, fait libérer des personnes arrêtées… De cette manière, il ne laisse pas l’administration devenir un simple relais de l’oppression.
Son installation en Mayenne est une étape décisive : pour la première fois, il exerce la fonction préfectorale dans la plénitude de sa responsabilité. Et, très vite, il s’entoure d’un homme clé : en mars 1942, il choisit comme directeur de cabinet Paul Haag, jeune juriste. Ils formeront un duo indissociable – jusqu’à la mort.
En Mayenne, l’Occupation impose son lot de violences, notamment à l’égard des plus vulnérables, et Vichy exige davantage encore : une obéissance totale, une administration
« mise au pas ». Bonnefoy comprend alors que rester en place n’a de sens que si c’est pour empêcher le pire, retarder l’irréparable, protéger les humbles – sans se laisser absorber.
Il faut ici distinguer le discours et la réalité. Pour ne pas être écarté, il doit « donner le change ». Il parle publiquement le langage attendu.
Mais il s’est fixé une ligne : servir l’État sans s’asservir.
Concrètement, cela signifie deux choses. D’abord, administrer l’urgence – le ravitaillement, la lutte contre les trafics, la protection sanitaire, l’assistance aux prisonniers – avec l’idée fixe que la misère est déjà une violence, et qu’il faut lui opposer de l’organisation, de l’équité, de la présence.
Ensuite, commencer à résister, depuis l’intérieur. Pas en proclamant : en agissant. Résister, pour un préfet, c’est s’interposer chaque fois qu’il le peut entre l’occupant et la population ; c’est freiner, compliquer, retarder ; c’est protéger des personnes menacées, couvrir des agents, garder des informations, en transmettre d’autres.
C’est aussi n’apporter que le concours technique strictement nécessaire pour assurer la continuité des services publics.
Et, à partir de 1943, c’est également se heurter au Service du travail obligatoire : là où l’on exige des listes et des départs, il faut gagner du temps, fausser les mécaniques, rendre les réquisitions moins « efficaces » – bref, saboter administrativement, sans bruit.
Le 6 juillet 1943, il est nommé préfet de la Loire-Inférieure. Nantes est alors une ville prise dans l’étau : pénurie, réquisitions, et bientôt les bombardements. Les 16 et 23 septembre 1943, la ville est frappée ; il organise les secours, souvent le premier sur les lieux, il coordonne, évacue, parce que la survie collective l’exige. Il agit en préfet de guerre, au contact des sinistrés, dans les hôpitaux, sur les lieux dévastés.
Et, dans le même temps, il doit faire face à l’occupant, sans céder. En décembre 1943, une scène résume cette tension : lors d’une « cérémonie de salutations » organisée pour l’arrivée du général allemand Reinhardt à Nantes, on lui tient un discours de soumission – et il répond, sans faiblesse, en parlant du réel : travailleurs requis dans l’agriculture, salaires insuffisants, abris et protection des civils, besoin de matériaux. Une fermeté civile, sans emphase, mais sans concession.
C’est dans ce trajet – Laval puis Nantes – que se fixe pleinement son choix : rester pour être utile, rester pour empêcher, rester pour soutenir. La fidélité n’est plus tournée vers un régime : elle est tournée vers une certaine idée de l’État, et vers ceux que la guerre brise.
Le 24 janvier 1944, il est nommé préfet régional de Lyon et préfet du Rhône.
Lyon, alors, est un nœud : nœud de clandestinité, la Milice et la Gestapo accroissent la répression. Bonnefoy prend ses fonctions le 13 février 1944. Il sait ce qui l’attend – et il choisit pourtant de demeurer « utile à la France combattante » depuis son poste.
Son action, ici, devient plus directe et plus risquée.
Il continue d’accomplir le travail technique minimal que la fonction impose, tout en se heurtant à l’occupant. Il n’hésite pas à s’opposer à des décisions allemandes.
Surtout, il poursuit et amplifie son activité clandestine. Il est en liaison étroite avec la résistance administrative, en particulier avec le réseau NAP-Préfecture (Noyautage des administrations publiques), très actif dans la Préfecture du Rhône et infiltré dans le cabinet de son prédécesseur, Alexandre Angéli.
Avec son directeur de cabinet Paul Haag, il parvient à tenir les maquis de l’Ain, des Alpes et du Vercors informés d’opérations préparées contre eux, contribuant à faire échouer certaines d’entre elles.
Il aide aussi des personnes menacées : il est attesté qu’il fournit de faux papiers, notamment au Grand Rabbin de France ; il collabore avec le Cardinal Gerlier ; et, comme il l’avait déjà fait à Nantes, il va jusqu’à ouvrir ses appartements à des résistants.
Il reste, jusque dans les crises, un préfet de guerre au contact des civils. Lors des bombardements de la banlieue industrielle lyonnaise, dans la nuit du 23 au 24 mars 1944, des engins à retardement sont signalés : il prend la tête de la première équipe de secours, jalonne la zone dangereuse, impose l’évacuation, organise l’assistance et l’évacuation des sinistrés.
Dans cette région où la répression s’intensifie, dans un moment où l’« État milicien » s’installe, cette attitude – ferme, protectrice, et de plus en plus engagée – finit par le compromettre.
Le 14 mai 1944, il est arrêté. Le destin est parfois terriblement ironique : la Gestapo appréhende alors le préfet régional le jour même où Philippe Henriot, secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande du Gouvernement de Vichy, est en visite officielle à la Préfecture. L’arrestation du préfet n’empêche pas le propagandiste en chef du gouvernement de rendre hommage, ce jour-là, à des Miliciens.
Son arrestation s’inscrit dans une vague plus large : celle du démantèlement des réseaux de la Résistance administrative. Ces structures, qui cherchent à rallier les cadres de l’administration à la Résistance et à préparer la Libération, sont infiltrées au printemps 1944. Des listes sont saisies, des noms circulent. Les autorités allemandes identifient 14 hauts fonctionnaires et préfets « compromis », parmi lesquels Édouard Bonnefoy.
Conduit à Montluc après son arrestation, il transite ensuite au camp de Compiègne. Au début du mois de juin, il apprend qu’un corps a été sorti de l’Isère : celui de sa sœur, Elisabeth. La machine répressive de la Gestapo, appuyée par la Milice, était enclenchée. Le préfet Édouard Bonnefoy hors d’état de nuire, la police allemande s’attaque désormais à sa famille et à son proche collaborateur, Paul Haag, à qui la Résistance a demandé de rester à son poste.
Le directeur de cabinet est convoqué à la fin du mois de mai au siège de la Gestapo et s’y rend, de peur d’aggraver le cas d’Édouard Bonnefoy. Arrêté, interné à Montluc puis à Fresnes, il est déporté en août à Buchenwald, dans le dernier convoi ayant quitté la France. Envoyé à Dora, désigné pour les travaux les plus durs, Paul Haag succombe à sa déportation et aux tortures en novembre 1944.
Pour le Préfet Bonnefoy commence alors la dépossession totale. Il est déporté vers le camp de Neuengamme et ses Kommandos, vaste complexe concentrationnaire où ont transité plus de 106 000 prisonniers, et où sont morts 55 000 déportés.
Je tiens à vous remercier, Monsieur le Président de l’Amicale de Neuengamme et de ses Kommandos, de nous donner l’occasion, en marge de votre congrès, de mettre la lumière sur ce camp, où de nombreux Français ont été déportés.
Édouard Bonnefoy est envoyé dans le Kommando de Brême–Kriegsmarine. Il ne se soustrait pas à la logique concentrationnaire, alors que son statut de préfet régional pouvait lui ménager un certain traitement de faveur.
Il prend part à la vie du Kommando, servant d’interprète, rendant service à ses camarades, et tentant de maintenir, autant que possible, un peu de dignité – ce qui, dans un camp, est une forme ô combien puissante de résistance à la barbarie.
Au printemps 1945 vient l’évacuation. Le 3 avril, il quitte Brême pour Neuengamme ; puis, à partir du 19 avril, les survivants sont dirigés vers la baie de Lübeck. Bonnefoy est embarqué : d’abord sur le Thielbeck le 23 avril, puis transféré le 26 avril sur le Cap Arcona. Là, dans ce « camp flottant », la faim, la promiscuité, la violence et la peur s’ajoutent à l’attente confuse de la fin.
Le 3 mai 1945, l’aviation britannique attaque les navires battant pavillon nazi dans la baie. Le Cap Arcona est frappé et s’embrase. Selon un témoignage de rescapé, Édouard Bonnefoy meurt ce jour-là, à 15h15, frappé par une poutre enflammée en tentant de fuir. Il est inhumé à Neustadt.
Mourir si près de la liberté dit quelque chose de la cruauté du mal – et de l’ultime violence infligée aux déportés de Neuengamme, jusque dans les derniers jours de la guerre.
Si la vie du Préfet Édouard Bonnefoy s’interrompt tragiquement en mai 1945, sa trajectoire, faite de choix complexes et d’un sens élevé du devoir, nous atteint encore aujourd’hui. Elle met au jour plusieurs questionnements qui traversent les époques.
La vie de ce grand résistant nous rappelle que l’État n’est jamais une abstraction. Il est le fait de femmes et d’hommes qui agissent, chaque jour, de comment ils appliquent, interprètent, infléchissent ou refusent d’exécuter des décisions.
Dans les temps de bascule, une même institution peut devenir protectrice ou persécutrice. Le glissement se fait souvent petit-à-petit, par enchaînement de renoncements et lâchetés, par des petites transgressions du droit qui finissent par former un système.
C’est précisément là que se mesure la responsabilité particulière des serviteurs de l’État : non pas seulement de faire fonctionner, mais de discerner ce qu’ils font fonctionner.
L’itinéraire de Bonnefoy rappelle également une vérité plus exigeante : la conscience n’est pas un luxe. Dans le service public, dans le service de l’État, elle est un devoir, une boussole.
Elle oblige à distinguer l’obéissance de la servilité, la loyauté de l’alignement, l’autorité de la dureté. Elle oblige aussi à comprendre que la neutralité peut devenir une abdication lorsque le droit est retourné contre les droits fondamentaux.
Il existe des moments où la fidélité aux principes – dignité, protection des personnes, égalité devant la loi – exige plus que l’obéissance : elle exige de tenir une limite, et parfois de désobéir.
Cette histoire parle aussi de nous par les mécanismes qu’elle dévoile. Je voudrais, pour conclure cet hommage, vous donner la réflexion, posée en 1991 par un autre grand serviteur de l’État, un autre grand de nos Préfets, le Préfet Claude Erignac.
Il est alors en fonction dans la Préfecture de Meurthe-et-Moselle. À la question : « Qu’aurions-nous fait, que ferions-nous, que ferons-nous ? », il donne une réponse qui résonne aujourd’hui encore avec une force particulière :
« Dans l’histoire des hommes et des nations, de tous les hommes et de toutes les nations, nous savons bien que des monstres existent. Mais nous savons aussi qu’ils sont trop peu nombreux pour être véritablement dangereux, et que le danger vient en réalité des femmes et des hommes ordinaires, de chacun d’entre nous, prêts à croire et à obéir sans discuter. Nous devons donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre autrement que par la raison. Et puisqu’il est difficile de distinguer les vrais et les faux prophètes, ne suivons pas les prophètes. (…) Il me semble que c’est une réponse à la question que se posent ou doivent se poser tous ceux qui, comme moi, ont des responsabilités d’État ».
L’enseignement du Préfet Bonnefoy, au fond, n’est pas celui d’un héros inaccessible ou mythique. C’est celui d’une vigilance professionnelle : comment garder, dans l’appareil d’État, un espace de jugement ?
Comment refuser de devenir l’instrument docile d’une violence institutionnalisée ? Comment protéger, quand on le peut, autant qu’on le peut, sans se payer de mots ? Comment enfin rendre l’État à sa mission – servir ?
Aujourd’hui, dans la Préfecture qui fut la sienne, nous reprenons ce fil, cette conscience. Non pour nous rassurer, mais parce qu’elle nous oblige.
Vive la République ! Vive la France !






